UNE QUÊTE METHODIQUE ET DEMOCRATIQUE

odilon-redon
Personnages dans la forêt ou Entretien mystique
ODILON REDON

Les conversations avec l’au-delà ne sont pas un jeu. Les esprits ont leur propre style et n’ont pas tous la même inclination ou envie de communiquer avec les vivants ; les esprits farceurs utilisent la parole pour s’amuser, les esprits errants pour nous perdre et les esprits avancés pour nous aider. D’où la fermeté d’Allan Kardec qui prescrivit un cadre très strict pour les séances médiumniques. Cette médiumnité institutionnalisée était censé éviter les pièges, les farces et les errances de l’outre-tombe.

Je me souvenais d’une expérience désagréable. J’avais assisté par hasard à une séance spirite dans un appartement sombre. Le médium était chauffeur de taxi à Londres et avait conduit une séance pendant laquelle il n’avait dialogué qu’avec des esprits égarés. Par le biais de ces conversations spirites qu’il répétait tous les jeudis, il souhaitait transmettre à l’auditoire sa perception de la ville : « des trottoirs assiégés d’esprits perdus, des milliers d’esprits désincarnés errants, égarés, il y en a partout, si vous pouviez les voir, vous auriez peur de  marcher dans ces rues encombrées », expliquait-il. Sa vision était probablement juste et son intention généreuse lorsqu’il élevait et libérait les âmes, mais il était prisonnier des spectres qu’il délivrait. Ces esprits désemparés le happaient et lui avaient fait oublier que nos pensées attirent ce qu’elles énoncent. Nous pouvons attirer les âmes perdues et faire un travail de passeur ou rendre grâce à la vie. Ce médium avait choisi d’aider des spectres vagabonds qui, lui semblait-il, occupaient indûment les rues londoniennes, une ville qu’il aimait. Cette vocation qui ne pouvait illuminer ni nos vies ni la sienne, me permit de comprendre les paroles que l’Ange avait dicté à Gitta Malascz :

N’évoquons pas les morts, mais la Vie éternelle !
Que l’enseignement sacré
Ne se cache pas dans l’obscurité,
Mais qu’elle brille au grand jour !
Ce qu’on évoque, on le reçoit.
Laisse les morts avec les morts !
Ils ont tant évoqué la mort qu’elle est venue.
Évoquons la joie et SON Royaume viendra.
Non dans la peur tremblotante,
Mais dans la jubilation.
(Dialogues avec l’Ange : 171)

Les esprits ont à cœur d’aviver notre conscience. Cette incursion des morts dans le monde des vivants et vice-versa permet à chacun de progresser. La volonté de démocratiser la médiumnité à partir du 19e siècle amena le public à prendre contact avec les défunts sans intermédiaires. La communication jusqu’alors réservée à des personnes entraînées, devint soudain un phénomène accessible à tous. Ceux qui souhaitaient dialoguer avec l’au-delà n’étaient plus ni démiurges, ni théologiens, mais des hommes et des femmes sans préparation spirituelle spécifique. L’implication de célébrités passionnés par cette communication entre les vivants et les morts -Victor Hugo, Charles Dickens, Camille Flammarion, Pierre Curie, León Denis, Carl Gustav Jung, Arthur Conan Doyle- contribua à l’essor des phénomènes médiumniques sans nécessité d’aval institutionnel.

Le mouvement spirite ne fut pas une errance métaphysique mais une quête méthodique et démocratique qui conduisit tout un chacun à interroger un espace inaccessible à l’œil humain. Cette quête sur le devenir post-mortem, articulée par un pédagogue qui rassembla dans Le Livre des Esprits une première série de mille questions avec les réponses données par des médiums qui suivaient un protocole précis, se fit dans un but de progrès social. Il ne s’agissait pas d’un divertissement mais de permettre à tout un chacun de pratiquer une philosophie progressiste qui devait perfectionner leur compréhension spirituelle tout en développant des réseaux de fraternité pour améliorer la vie sociale et matérielle. En France et en Angleterre, les cercles spirites développèrent avant les États un grand nombre d’activités sociales et culturelles dont la répartition des ressources financières avec la création des Caisses mutualistes pour les pauvres, des fonds pour les chômeurs et les premières garderies. Ils défendirent le vote des femmes, l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la peine capitale et prônaient le pacifisme. Parmi les pionniers, les femmes jouèrent un rôle fondamental. La brésilienne Analia Franco (1856-1919) ouvrit des dizaines de jardins d’enfants et de bibliothèques, la conférencière et guérisseuse Cora Lodencia Veronica Scott (1840-1923) fut très consultée par le parti d’Abraham Lincoln et le président américain Ulysses Grant la remercia officiellement pour ses six années de service.

Le 19e siècle tenta de scruter les ténèbres avec audace. Il tenta d’éclairer ce qui était resté dans l’ombre, de l’opacité du corps humain au monde invisible des spectres. Pendant que Marie Curie démontrait l’existence du radium, les médiums démontraient la survie de l’âme et l’existence d’une mémoire animique.

Cette socialisation des morts permettait aux vivants de recevoir individuellement, sans distinction de lieu ou de fortune, un message de l’au-delà. Cette envolée des communications avec l’outre-tombe coïncide avec l’essor des lignes télégraphiques qui transmettaient elles aussi de manière audible les messages d’émetteurs invisibles. Les esprits d’hier et d’aujourd’hui se prêtent au jeu pour que les individus puissent devenir plus conscients et responsables. Les esprits du 19e siècle participèrent de manière très volontaire et explicite au progrès de la conscience humaine comme ceux du 12e siècle participèrent à l’œuvre de leur temps en participant à la création du Purgatoire. Il n’y a rien de sensationnaliste dans le spiritisme. Les défunts œuvrent main dans la main avec leur temps.

Mais l’histoire ne retient pas ces tentatives d’ascension de la conscience humaine. Nous écrivons une histoire extraordinairement sélective. L’histoire du 19e siècle fait passer les conquêtes napoléoniennes pour un fait infiniment plus essentiel que le spiritisme.  L’histoire produit des cultes et des fétiches. Nos narrations historiques sont des exercices de reconstruction et de hiérarchisation à partir de filtres culturels qui modifient le réel. La communication avec ceux que l’on appelle les défunts est infiniment plus importante que l’épopée Napoléonienne dont il ne reste que des cadavres muets jamais interrogés. Nous imprégnons nos rétines d’épopées belliqueuses et de conflits armés en omettant de transmettre l’histoire des peuples et des esprits pacifiques qui se sont perpétués pendant des millénaires sans guerre. Nous pleurons certains bombardements et décrétons des embargos sur des fruits et des légumes en augmentant la production d’armes. Nous ravivons à satiété la mémoire de sépultures héroïques et comptons les cadavres. Nous détaillons avec la minutie d’un archéologue les séquences violentes qui ont conduit les macchabés au tombeau mais négligeons les vivants. Nous reconnaissons que la vie est un mystère, mais nous la décrivons sans questionner les défunts et laissons que les institutions utilisent la peur et la méconnaissance de la mort pour réprimer la liberté des vivants.

Ces témoignages déclassés expriment le désir universel de se relier à d’autres dimensions, à des trajectoires au-delà de la Terre, un désir d’entraide, un désir d’ascension de la conscience et de la perception. La plupart des talentueux de la communication spirituelle, offrent gratuitement des séances à l’écart des projecteurs. Il suffit de pousser la porte d’un centre ou d’une église spirite et de s’y asseoir pour écouter les médiums spirites. Leur talent surprend. Certes les motivations des nouvelles générations ne sont plus les mêmes. En 2010, le célèbre médium spirite Paul Jacobs se plaignait que la médiumnité soit devenue une simple préoccupation professionnelle. Il regrettait la participation altruiste, charitable et collective qui avait tant marqué l’histoire du spiritisme. Il demanda à la centaine d’élèves médiums qui assistaient à sa conférence à Findlay College :

— « Combien d’entre vous sont spirites ? »

Un tiers de l’assemblée leva la main

— « Combien d’entre vous ne sont pas spirites ? »

Un autre tiers leva la main.

— « Et que se passe-t-il avec ceux qui n’ont levé la main ni la première ni la deuxième fois ? Ma question est pourtant très simple, êtes-vous ou spirites ou n’êtes-vous pas spirites ? »

Paul Jacobs n’obtint jamais de réponse parce qu’il ne pensa pas un seul instant que plus d’un tiers des personnes qui fréquentaient une école de tradition spirite n’avaient jamais entendu parler du mouvement spirite et ne comprenaient pas la question. Ces personnes venaient travailler leurs capacités médiumniques mais n’avaient aucune connaissance de l’histoire et des particularités du spiritisme.

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