ARTHUR FINDLAY COLLEGE

Arthur_Findlay_spiritualist

J’écoutais le chauffeur de taxi me parler de fantômes alors qu’il atteignait la longue allée arborée qui menait à Findlay College.

—« J’adore la maison que j’habite. C’est un cottage du dix-septième siècle. Nous y vivons avec ma femme depuis de très nombreuses années avec un fantôme qui déambule à sa guise dans toutes les pièces. Nous avons toujours aimé la présence de ce vieux spectre. C’est une vieille femme, elle ne nous a jamais causé la moindre inquietude mais, continua-t-il en prenant un ton inquiet, la semaine dernière elle nous a vraiment fait peur ! Nous étions partis faire des courses et en rentrant nous avons trouvé une bougie allumée. Or nous ne nous absentons jamais en laissant des bougies allumées et nous n’avons surtout jamais voulu allumer ces vieilles bougies décoratives posées depuis plus de dix ans sur le manteau de la cheminée ».

Je lui demandais s’il avait interrogé la vieille femme pour en savoir un peu plus sur ce qu’elle attendait ou espèrait.

—« Non », me dit-il

—« Lui avez-vous demandé si elle est triste ou gaie et la raison qui lui impose de rester prisonnière d’une maison qui n’est plus la sienne ? »

—« Non, parce que nous sommes heureux qu’elle soit là ! »

Le couple hébergeait avec bonheur cet esprit féminin, avec pour seule inquiétude que cet esprit dépossédé de son bien, puisse incendier la maison qu’ils aimaient. Rien d’autre ne les inquiétait.

Je descendis du taxi et rejoignis le secrétariat niché dans un décor victorien. Arthur Findlay College est un endroit magnifique, simple et universel. La propriété construite en 1871 et connue sous le nom de Stansted Hall, fut jusqu’en 1964 la demeure de l’entrepreneur écossais Arthur Findlay. Après avoir fait fortune, ce passionné de spiritisme et de religions comparées, réorganisateur de la Croix Rouge, médaillé de l’Empire britannique, comptable, agent de change, magistrat, fondateur de plusieurs institutions dédiées à la recherche psychique, avait mis à disposition de son vivant une partie des bâtiments.

À sa mort, il légua à l’Union Spirite le domaine avec plusieurs dizaines d’hectares de terres en fermage. Les revenus agricoles devaient servir à financer l’entretien de cet ensemble situé à cinq kilomètres de l’aéroport de Stansted. Le légataire avait tout prévu sauf le refus des dispositions testamentaires par ses enfants adoptifs qui menacèrent d’intenter un procès pour récupérer les terres. L’Union Spirite décida alors à l’unanimité d’éviter une situation conflictuelle autour du collège et céda aux requérants les terres revendiquées. La décision de renoncer aux fermages prévus pour le maintien et la rénovation des bâtiments posa rapidement des problèmes de rentabilité. Mais, l’excellente réputation d’Arthur Findlay College pendant cinq décennies, permis peu à peu de surmonter les difficultés financières et d’équilibrer les comptes. En 2010, l’Union Spirite put racheter une part des terres cédées afin de protéger l’environnement immédiat du collège à la sortie de ce village londonien très convoité. Le travail de l’Union Spirite a perduré dans le temps et fait de l’école une source de revenus pour la population de Stansted. Les chauffeurs de taxi en font partie.

À Stansted Hall, le monde des esprits n’a rien d’énigmatique. L’enseignement y est pragmatique et professionnel. L’école reçoit des élèves d’horizons socio-culturels et géographiques très éclectiques. Ce jour-là, Je dînais dans le réfectoire avec Thor, un policier islandais à la retraite, une conductrice d’ambulances australienne, le directeur d’une grande entreprise de déménagement de Beijing, Charlotte, la fille d’un ambassadeur néerlandais, une économiste danoise, la gérante d’une entreprise d’électricité de Nouvelle-Zélande, la masseuse du Sultan de Brunei, deux professeurs de Sydney et quantité de personnes simples et très talentueuses du nord de l’Angleterre et d’Ecosse. Ceux qui s’adonnent aux pratiques contemplatives rencontrent bien moins de frontières que dans la plupart des autres sphères d’activité humaine. La médiumnité déconstruit les jugements et les préjugés. C’est cela qui ne n’avait jamais cessé de m’éblouir.

Les médiums sont des journalistes de l’autre dimension. Il y a les surdoués de la communication spirituelle, les experts, les communicants régionaux, les débutants et les opportunistes. Chacun a une fonction et accueille les clients qui lui correspondent : des trajectoires de vie ancrées ou éthérées, des niveaux de conscience avancées, en progression ou à l’abandon. Les élèves débutants sont souvent capables de donner des informations exactes et surprenantes. L’apprenti n’a pas l’expérience du professionnel entrainé mais il arrive à transmettre des informations vérifiables avec une grande simplicité et authenticité. L’aisance avec laquelle se déroulent la plupart des séances avec des médiums inexpérimentés ne cessait de l’étonner et lui avait donné la certitude que la communication avec l’outre-tombe est une capacité humaine innée. Seul le manque de transmission et de pratique a fait de ce talent délaissé, une singularité.

Je pensais à ces lieux qui réunissent les objets et les hommes les plus divers et hétéroclites. Les familles galactiques ont souvent ce talent qui fait tant défaut aux autres. Janet et Peter m’avaient surpris. Je n’aurais probablement jamais rencontré ailleurs qu’à Findley College ce couple natif de Manchester, une ville du nord que je connaissais pour y avoir enseigné pendant quelques années et dont je gardais un souvenir mitigé.  J’avais vécu dans le quartier victorien de Whalley Range, l’un des premiers faubourgs rêvés et créés pour que les citoyens du 19e siècle puissent échapper aux embouteillages de plus en plus nombreux des villes industrielles. Il y a un siècle, un péage protégeait la tranquillité de ce beau quartier insolite. Cent ans après, les voitures blanches des gangs locaux traversaient tous les dimanches les avenues ouatées en tirant des coups de feu. En semaine ils déposaient dans les allées arborées des enfants agiles et légers capables de rapiner avec dextérité. Lorsque j’avais décidé de m’installer à Whalley Range, je n’avais pas perçu le danger de ces flibustiers silencieux. J’aimais ce rêve de nature en pleine ville et les vestiges de ce quartier victorien émaillé de constructions pieuses à l’angle des rues. J’aimais la présence de ces églises qui affichaient sur leurs frontispices des confessions hétéroclites, un patrimoine de vies charitables et bariolées. De cette ville, je gardais le souvenir d’un étrange mélange de liberté anglo-saxonne et de démocratie emprisonnée sous un ciel toujours triste.

Janet avaient l’accent et le look de cette ville. Je ne me rendis compte de son incroyable talent que  lorsqu’elle monta sur l’estrade et designa l’endroit où je me trouvais dans le public tout en parlant d’un grand-père français dont elle avança le prénom :

— J’ai un grand-père français prénommé Franck.

Janet poursuivit avec une description très attachante et très précise du physique de ce grand-père psychiatre, de ses coutumes, du caniche et de la famille qui l’entourait. J’écoutais et revoyais mon grand-père tel que je l’avais connu, jovial, penché sur son Sud-Ouest avec ses yeux plissés par une succession ininterrompue de sourires et de rires. Je voyais ses lunettes de presbyte et la véranda peinte en jaune soleil, ouverte et abritée du vent où il lisait. Je l’écoutais éblouie par le talent de Janet. Janet n’avait plus que quelques minutes et avança un deuxième prénom. La sonorité étrangère la faisait hésiter puis, avec une précision de virtuose, elle essaya : « Rosi … Rosie … Rosine. » C’était bien le prénom de l’une des filles de Franck. Le talent captive. Il existe d’innombrables médiums humbles et inattendus. Cette conversation médiumnique me rappela une fois encore que les souvenirs fijés dans nos mémoires sont des fardeaux qui brouillent le cœur. Sous l’effet de cette lecture dévouée, les souvenirs tristes de Manchester s’effacèrent. L’accordance des âmes fait rayonner le cœur.

Ce sont les autres dimensions qui nous révèlent l’importance du cœur et de la conscience. Leur développement devrait faire partie des apprentissages essentiels mais les outils et le contenu médiatique diffusé en boucle à des foules multiplient les consciences distraites. Les consciences distraites, explique le neurologue Lionel Naccache, sont des consciences qui n’ont pas pris la conscience d’un contenu particulier. Les contenus stéréotypés et appauvris redistribué par ces consciences distraites, créent une société inconsciente proche de la crise d’épilepsie collective. En omettant de travailler la conscience, nous avons désaccordé les consciences et l’accordance entre les individus contemplatifs, visionnaires, pour qui il est souvent difficile d’agir dans la matière, et les individus plus actifs qui ont de la vitalité et de l’ardeur à revendre, mais qui s’égarent dans toutes les décisions essentielles pour la communauté parce qu’ils se tiennent à l’écart du champ éthérique et intuitif. Or pour progresser, il faudrait développer conjointement les capacités contemplatives et l’action. L’exclusion des capacités contemplatives crée une ombre, celle de l’archétype réprimé. Dans le scénario que nous avois choisi, l’ombre qui est l’expression des exclus, développe des scènes de plus en plus insensées, violentes et sans issue. Pour mettre un terme à la fiction qui a exclu l’archétype contemplatif, il faudra faire un travail imaginal réparateur en réintégrant les dimensions contemplatives. Les dimensions contemplatives créent sans cesse des connexions entre des éléments divisés. La dimension contemplative relie les consciences, elle ne condamne jamais, elle est réparatrice et incluante. N’oublions pas les transferts de sacralité. La science a comme la religion, ordonné pour exclure parce que la religion et la science commettent des erreurs identiques tant le niveau des consciences individuelles et collectives demeure le même.

Les transferts de sacralité d’un champ à l’autre, ne font que déplacer les erreurs. La pensée scientifique s’est construite en opposition à la dimension contemplative en favorisant une division des disciplines. Cette division a crée une hiérarchie des disciplines or aucune discipline n’est supérieure ou plus progressiste qu’une autre. Chacune représente un vibrato. Ce sont les accords entre ces différentes vibrations –jamais l’exclusion- qui ouvre des dimensions plus complexes, en accordant toutes les consciences entre elles.

Nous avons rempli nos villes de gymnases pour y exercer nos corps physiques, en déconsidérant les exercices spirituels chargés de maintenir la vitalité de nos corps éthériques. Or le corps éthérique requiert autant d’exercices quotidiens que le corps physique. Les Modernes ont inventé la division du corps et de l’âme comme ils ont inventé la division du travail, la division des espaces en opposant la métropolisation des territoires et les espaces naturels, les espaces séculiers et les espaces religieux, les voies de circulation à péage et les axes routiers communs intransitables. Ce démembrement spatialisé garantit une docilité triste. « Divise et règne » recommandait Machiavel.

Le morcellement par la division est la grande invention des Modernes mais cette stratégie du morcellement a bien peu à voir avec le progrès. Elle permet de perpétuer une certaine inconscience des peuples et un totalitarisme institutionnel qui accompagne la mise en scène d’une seule pensée et d’une seule volonté. Un jour que je les avaient interrogées, les intelligences non terrestres  m’avaient affirmé que seulement 5% de la population était pleinement consciente.

Nous devrions tous lire « Une autre histoire des Trente Glorieuses : modernisation, contestations et pollutions dans la France  d’après-guerre » pour mieux comprendre cet enchantement des masses si proche de la magie. Cet envoûtement collectif simple et quotidien me rappelait la magicienne d’un petit village catalan. Tous les après-midi, la salle de consultation de Mercedes se remplissait. Du miel, des photos, des écrits, des rubans de couleur, des enveloppes, des recettes de protection. Les femmes passaient les après-midi à attendre leur tour. Elles venaient y chercher des conseils et achetaient des bougies colorées. La vieille magicienne ne cessait de prodiguer des conseils à des clients consentants et rivés à un monde d’attente et de sortilèges. Les objets avaient un prix. Pour les services de voyance, c’était la volonté. Mes recherches sur le terrain m’avaient amené à comparer ces épisodes de magie rurale avec les histoires africaines du Père Mbui. Les histoires du Père chercheur et prêtre exorciste du Vatican avaient toujours de belles fins. Son exorcisme était un art sage et heureux en tous points différents à celui des babalowo cubains. Des babalowo cubains, j’en avais rencontré des maigres, des sereins, des personnages sombres qui ne parlaient que de poulets sacrifiés. Grâce à eux, je revins des Caraïbes avec la conviction que la magie ne devait plus faire partie de mes explorations insouciantes. Les hommes d’église qui connaissent bien la nature humaine maintiennent en toute connaissance de cause une distance prudente entre la pratique religieuse et la magie. Ce sont deux mondes antagonistes que l’on a trop souvent superposés. La magie engage et subordonne. La prière rayonne et libère.

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