ROSE-MOUSSE

Detail_Millet_Glaneuses_BnFC’est dimanche. L’église est pleine. J’écoute les cloches mais je reste dehors et je regarde une jeune femme refermer la porte de sa villa. Numéro 3. La villa numéro 3 n’a pas de nom. Aucune trace de lettres peintes ou ciselées dans la pierre. Ici, les villas sans nom sont rares. Villa le Bercail, le Sourire, Rieuse, Coccinelle, les Violettes, Faust, Ophélia, Beethoven, Valcarlos, Marie-Christine, Les Glycines, Les Roses, Les Olives, Thermidor, Sable d’Or, Solitude, Ermitage, Elmir, L’Étape, Mon Désir, Rayon d’Or, Frou-Frou, La Favorite, Mer Bleue, Rêve de Flots, Brin de Mousse, Le Bocage, Balsamique, Laennec, Sainte Veronique, les Bleuets, Vésuna, Les Frênes, les Genêts, La Dune, Falgoux, Le Cid, La Brise, Guillaume Tell, La Ramure, Les Buissonnets, Lou Tustet, Lutetia, l’Escale, les Rosiers, Clair-Jean, Trianon, Saint-Christophe, Christiane, Ker Anna, Villa Blanche Marguerite, Le Gui, Les Hirondelles, Bagatelle, Poséidon, Eureka, Occitane, Romarin, Lakmé, Diogène, Salomé, l’Oustal, les 4 sœurs, les 5 filles, Jeanne d’Arc, Fémina, Le Muguet, A mi-côte, le Roi d’Ys, la Huchette, Projetée, Pif-paf, Mar y Selva, l’Oubli, le Retour, Ma Coquette, Carpe Diem, Florecita, Bulle d’Azur, Diami, Les Chênes Verts, Les Mésanges, L’Émeraude, Pointe d’Asperge, Escarpolette, les Sauges, Le Virefeuille, Les Farfadets, L’Imprévu, Cordouan, Josinette ont toutes un nom qui fixe une histoire souvent heureuse, légère. Seules quelques villas osent évoquer une existence tourmentée. Les pensées tristes sont contagieuses est-ce pour cela que toutes les tourmentées sont voisines ? Pensée d’Automne, Fleur d’Exil, les Chimères, Rose neige, les Grillons, Rose-Mousse, les Algues, Cendrillon sont côte à côte. Les rigueurs de l’existence se sont ici succédé jusqu’à la dernière baptisée Diamant. La transparence du diamant désagrège les spectres.

Je continue à marcher. J’aurais appelé ma villa, La Prière, L’Intercession, Bénédiction ou l’Angélus en pensant au son des cloches qu’écoutaient en silence les paysans peints par Millet. Le timbre du battant sur les panses d’airain donne de l’élan. L’Angélus de Millet n’était pas comme le voulait Gambetta, un modèle pour encourager le paysan à chausser les bottes de la République. A les chausser docilement le dos courbé. L’Angélus c’était, il a encore cent ans, la première prière du matin lorsque les hommes et les femmes qui la répétaient espéraient que quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes pourrait les guider, intercéder.

La propriétaire de la villa numéro 3 ne donne pas à lire d’histoire. De son histoire à elle, elle ne donne à voir qu’une couleur. Le crème. Une couleur sans certitudes. Les volets crème sont aussi rares que les villas débaptisées. C’est une beauté ancienne. Les voisins comme la plupart des Modernes aiment le blanc. Leurs volets ont la couleur du lait. Un rayonnement lisse sans surprises ni marques de vieillesse. A l’inverse, le crème accepte les vertus du temps qui passe. Je regarde la propriétaire de la villa numéro 3 rentrer. Une jupe taillée dans une cotonnade rouge et un chemisier parsemé de violettes. Je voudrais lui demander pourquoi elle a débaptisé sa villa. Pendant qu’elle range  son vélo noir, je déchiffre le prénom sur la boîte à lettres « Geneviève » puis tente de lire le patronyme. Mais l’histoire familiale est illisible. Geneviève a raison. Les patronymes humains retiennent trop d’histoires. Nous devrions tous les effacer. Nommer une villa est un acte plus libre et moins déterminant que transmettre et imposer un patronyme à un enfant. La Villa numéro 3 a pu être débaptisée sans histoires. Elle ne regrette pas son nom. Elle vit sans nom. Elle saisit simplement le passant avec de la couleur. Une couleur rare qui nous fait penser aux histoires et aux valeurs véhiculées par la couleur crème. Le patronyme humain oblige l’enfant à assumer une lignée. La loi devrait protéger les enfants de ce fardeau or depuis que les siècles n’ont cessé de perfectionner leur capacité à ne plus rien effacer, nous chargeons les jeunes et les âgés de bagages et de tourments dont ils auraient pu se passer. Geneviève aurait pu s’appeler Ciel Éméraude ou Rose-Mousse. Un nom librement choisit pour la libérer de projections anciennes.

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