NAISSANCES

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Les matines. Une heure nocturne faite de silence et de rayons couchés derrière l’horizon. J’écoutais le tintement des heures et repensait à la question posée. Qui est Alessandro ? J’avais sursauté. Alessandro ?  Le fils d’Abel? Alessandro, mon cousin, avait sept ans lorsque son père décéda. Abel voulait meparler et que je parle avec son fils.  Je repensais à la naissance d’Alessandro. Au rêve de sa mère. Petite fille brune avec de grands yeux noirs, elle n’en avait qu’un, avoir un fils avec des yeux bleus. Elle avait toujours gardé ce rêve un peu léger et insensé malgré l’ascendance italienne qui avait donné à tous les siens de grands yeux noirs. La puissance des rêves est éblouissante lorsqu’ils arrivent à s’imposer aux lois de la génétique. À trente-cinq ans, Ornella donna naissance à son fils unique Alessandro qui, à cinq ans, avec ses yeux bleus, charmait les adultes et les fillettes de son âge.

France, une amie de jeunesse, avait vu s’accomplir un rêve similaire. Cette femme chaleureuse à la silhouette courte, rêvait d’avoir une très grande fille. Hélène naquit et grandit en accomplissant sans le savoir et contre toute logique le rêve de sa mère. Cette rousse élancée devançait toutes les filles de son âge d’une trentaine de centimètres.

En 1994, le directeur de la maternité de Port-Royal nous avait fait raconté plusieurs histoires de nouveau-nés. Il avait constaté qu’il n’était pas rare de voir les rêves maternels se réaliser mais à la fin du 20e siècle, la médecine s’interdisait de réfléchir aux conséquences de cette transmission imaginale. Les empreintes transmises par les refus de paternité étaient plus couramment admises. Les pleurs sont plus faciles à appréhender que les rêves. Depuis lors, les liens entre la biologie et l’imaginal sont devenus concevables. Nos cellules et les étoiles vibrent à l’unisson comme les cordes d’un violon.

Les naissances renversent souvent la temporalité de la troisième dimension. Parfois elles poussent vers l’avant les aiguilles de nos horloges puis les font rebrousser chemin. Le temps de l’horloge se déplace avant et après la naissance en menant à terme des récits préécrits et irrévocables. Velvet avait prévenu sa future mère longtemps à l’avance alors que celle-ci ne l’attendait pas. Elle se présenta au cours d’un rêve six mois avant sa conception, avec une couverture bleue, assise à côté de sa sœur aînée vêtue de rose. Le rêve n’était pas symbolique. Les rêves symboliques sont comme des romans, ils composent des histoires avec des bribes de scènes disparates que les dormeurs inexpérimentés tentent de déchiffrer en consultant d’étranges dictionnaires. Ce rêve avait la précision de tous les rêves prémonitoires. Les rêves prémonitoires ont une syntaxe d’une clarté incontestable. L’autre dimension ne recourt jamais à des fictions inexpliquées, elle s’exprime très rarement, mais lorsqu’elle transmet du contenu nous le comprenons instantanément et ne l’oublions jamais.

Velvet naquit et ne tarda pas à nous parler de maternité et de naissances. A trois ans elle affirmait avec conviction vouloir six enfants mais donnait encore peu d’explications. À neuf ans, elle exposait avec enthousiasme et précision différents scénarios. Si sa santé ou les circonstances de la vie l’empêchaient de porter six enfants, elle les adopterait. Ce qu’il fallait c’était atteindre le chiffre six : « Si je ne peux en porter que cinq, j’en adopterai un et si je ne peux en porter que deux, j’en adopterai quatre », expliquait-elle. Dans son cas l’adoption ne servait pas une lignée rêvée de descendants exceptionnels ou métissés, l’adoption accomplissait son rôle le plus ancestral, celui de compenser un manque éventuel de naissances naturelles.

Ces petites filles qui ont peu de temps après la naissance une idée bien précise sur leur désir de maternité, ont accès à leur conscience suprasensible. C’est le programme de l’âme qui commande et qui leur donne cette capacité à percevoir et à prévoir. La force d’âme émane de cette capacité à lire dès le plus jeune âge leur programme. Anne avait décidé avec la même conviction et au même âge qu’elle n’aurait pas d’enfants. Elle avait  pendant toute son enfance et son adolescence dit qu’elle en aurait zéro. Les années ne la firent jamais fait changer d’avis. Pour Anne, les naissances ne pouvaient être qu’un objet littéraire, une inconséquence des hommes qui n’utilisent que l’addition sans jamais tenter de concevoir la vie nuancée par la soustraction. La soustraction et la décroissance éblouissait Anne. La soustraction et la décroissance sont éblouissantes parce qu’elles protégent l’intérêt commun.

Anne aimait sa vie fluide, délacée, translucide avec un corps traversé par les flots, les trains, les prémonitions et les forêts. Son corps était habité par une vie invisible. Elle s’était attachée à cette vie invisible  comme on s’attache à un enfant dont il faut apprendre à se détacher. Elle avait appris à en appréhender les limites, l’éloignement, les frontières, l’immensité, la faiblesse et la force. Les césures de l’infini,  de l’Eternel, sa sérénité et sa vitalité. Ces vibrations sont comme l’elfe de la montagne, des rayons de la conscience.

J’avais adoré les huit récits de Marie Darrieussecq, Agnès Desarthe, Hélèna Villovitch, Camille Laurens, Geneviève Brisac, Catherine Cusset, Michèle Fitoussi avec une postface de René Frydman rassemblés dans un livre de poche intitulé Naissances : Récits. Les naissances c’était dans une autre vie. Rien de tout cela ne me manquait mais Abel m’avait émerveillée lorsqu’il m’avait dit : « J’ai été ton fils et je te remercie en t’accompagnant depuis où je suis». Les femmes n’ont pas compris l’immense beauté des maternités immatérielles. Les maternités immatérielles auraient cessé de nourrir les guerres. Les mouvements féministes en voulant rédupliquer le modèle existant ont ôté aux femmes le pouvoir de transformer la société. Le jour où les femmes feront toutes ensemble, une très longue grève de maternité, il n’y aura plus de guerres.

J’avais souvent écouté des médiums transmettre des histoires d’enfants accidentés ou jamais nés qui venaient transmettre de l’amour à leurs mères. Gabrielle avait écouté l’enfant qu’elle avait brièvement porté lui dire : « si j’étais né, tu aurais eu un garçon, mais mon destin n’était pas de naître, je suis heureux là où je suis. Je t’aime ». En faisant œuvre d’amour inconditionnel, ces enfants travaillent à l’amour du monde et  métamorphosent la conscience des vivants.

Dix-sept ans s’étaient écoulés depuis ma première séance avec Abel. J’étais allée voir Nuna sans rien savoir d’elle. Nuna était née au Pérou. Elle venait d’arriver en Espagne et s’était installée dans l’un des quartiers les plus désargentés de la périphérie de Barcelone. Elle n’annonçait pas ses consultations, n’avait pas de site et n’appartenait à aucun réseau mais ses clients parlaient avec émerveillement de cette excellente adresse. Lorsque j’appelais pour la première fois, je n’attendis que quelques jours pour avoir un rendez-vous. Je ne savais pas comment Nuna travaillait, et je ne lui demandais rien. Nuna ne me demanda rien non plus. En entrant dans sa salle de consultation, j’avais regardé les murs blancs et je m’étais s’assise sur la chaise en face du bureau de Nuna. À peine installée, Nuna m’interrogea : « Ici, nous avons Abel, il me dit qu’il ne voulait pas mourir, qu’il a fait tout son possible pour continuer à vivre. Le connaissez-vous ? »

C’était les premières nouvelles qu’on me donnait d’Abel. Nuna n’avait lu ni désirs ni souvenirs. Abel était probablement la dernière personne à laquelle je pensais alors. Mais comment ne pas le reconnaître immédiatement ? Sa lutte jusqu’au dernier instant pour ne pas mourir avait été héroïque. Abel me parla longuement de sa fille Cristina et me demanda de transmettre un message de gratitude à son aînée qui l’avait tant aidé pendant ses dernières semaines de vie. A la fin de l’échange, Nuna avait conclu : « maintenant on lui a demandé de t’aider et de te guider. Lui aurait voulu aider sa fille Cristina, mais il ne peut pas le faire, c’est toi qu’il doit guider. » J’appris ce jour-là à quel point nous pouvons parfois mourir trop tôt, bien avant de vouloir mourir, et à quel point l’autre dimension peut nous charger de tâches spécifiques alors que notre désir est tout autre.

Nous parlâmes d’Abel, de sa générosité et de son courage. Abel avait un prestige naturel, c’était un parrain généreux et charismatique. Enfant, il pointait du doigt le château qui se dressait sur une hauteur du village et demandait à sa mère pourquoi il n’était pas né comte. À cinq ans il voulait déjà avoir une vie splendide. À seize ans, il était parti en Afrique pour créer une usine de stylos-billes. A vingt-cinq ans il avait accédé à un poste de direction à l’ONU à Genève avant de devenir promoteur immobilier et d’ouvrir des restaurants sur la côte méditerranéenne. Il traversait les mers avec un voilier qu’il avait appris à manier sur le tard et les routes européennes avec une Maserati rouge à 200 kilomètres par heure lorsque la maladie l’empêchait de marcher. Il ne craignait rien. Je suis encore et pour toujours, immensément reconnaissante à Abel d’être venu me donner ce premier message si détaillé et non moins reconnaissante pour les communications qui suivirent. Dix ans plus tard, les messages d’Abel avaient évolués. Il n’y avait plus aucune déception mais beaucoup d’allégresse consolatrice. Un jour en Angleterre, il me parla de sa propre vie, de ce qui lui avait plu, de ce qu’il avait fait.

Je le remercie aujourd’hui et toujours du fond du cœur, parce que ce sont les esprits qui décident de nous contacter et ce premier contact si précis et sans équivoque fut une première étape très importante. J’appris beaucoup de cette première consultation dans le quartier modeste de Sant Andreu Comtal. J’appris que le mur entre la Terre et les autres dimensions serait terriblement opaque si les esprits ne faisaient pas l’effort de venir nous parler.

Les années passèrent et la clientèle de Nuna n’avait cessé de grandir. Lorsque une amie voulu aller la voir, le temps de consultation avait été réduit de moitié et le temps d’attente pour avoir un rendez-vous était de plus d’un an. Nuna m’expliqua que les guides lui avaient demandé de réduire de moitié le temps de ses consultations pour diviser par deux le temps d’attente et pouvoir réorganiser les rendez-vous d’une année sur six mois. Elle l’avait fait mais en 2010, il y avait de nouveau un an d’attente. Et si une longue liste d’attente n’est pas un facteur déterminant d’évaluation qualitative, un agenda complet sur douze mois, exprimait assurément le désir qu’ont de nombreuses personnes de communiquer avec d’autres dimensions. Des dimensions plus fraternelles, plus lumineuses, libres et sereines.

Aujourd’hui longtemps après Nuna que je n’avais plus revue, j’avait écouté Abel. Comment ne pas l’écouter ? Les années étaient passées, les circonstances avaient changé mais Abel était toujours là. L’humanité parle avec les esprits depuis qu’elle est née et ces conversations avec l’invisible délivrent, réparent et guérissent des liens mal faits, trop faibles ou trop forts qui enchevêtrent le destin. Le contenu des communications n’était jamais le même mais l’esprit savait se faire immédiatement reconnaître.

—Les médiums assurent qu’un esprit ne répète jamais ce qu’il a dit. Et c’est surprenant de le constater lorsque nous l’expérimentons.

Ceci devrait nous interroger.

—C’est une véritable question à laquelle nous devrions tenter de répondre. Pourquoi les esprits ne se répètent-ils jamais malgré le temps qui passe alors que la tendance naturelle du cerveau humain contraint les vivants à la répétition? Une réponse à cette question nous conduirait à mieux comprendre le fonctionnement des dimensions invisibles.

 

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