NOTRE-DAME-DE-LA-FIN-DES-TERRES

Related image

— La faiblesse de la Raison c’est d’avoir ignoré la contemplation, ce talent de la conscience suprasensible. Depuis Dieu dort et regarde les flots baigner la terre.

Sur le parvis de la basilique elle se présenta :

— Je suis la médiumnité. Une solitude heureuse. Et vous ?

— Nous faisons l’inventaire des espaces sacrés. De Tinmel à Notre-Dame-de-la-fin-des-Terres. Les espaces sacrés ont un rayonnement particulier. Ils peuvent rassembler et apaiser les hommes pendant quatre mille ans. Certains s’emparent de ce mystère et font œuvre politique en opérant des transferts de sacralité mais l’œuvre de ces transferts  dépouillés de leur essence dure tout au plus vingt ans.

— C’est pour cela que nous interrogeons ceux qui traversent les murs et les pays sans dire mot. Esprits parfois silencieux, parfois volubiles, tous conteurs assidus de leur histoire.

—Combien d’entre vous pensent à léguer de la lumière ? nous ont-ils demandé

— Combien ?

— Un tiers d’entre vous le font, nous ont-ils dit.

— L’archevêque de Bordeaux Pey Berland eût cette hardiesse. Il légua par testament en date du 5 octobre 1446, la somme nécessaire à l’entretien jour et nuit d’une lampe devant l’autel de la Vierge de Notre-Dame-de-la-Fin-des-Terres. Et toi ? demanda-t-elle à la médiumnité : Es-tu un rayon de clarté, une vibration lumineuse qui vit dans un autre espace  ou une capacité latente des vivants ?

— Je suis une messagère. La volonté humaine peut créer des espaces sacrés mais c’est autre chose qui les fait rayonner.

Cette étreinte hardie avec l’invisible la rendait heureuse.

— Quelles sont les œuvres humaines qui traversent le temps et nous éblouissent ? Les océans et les cieux ne cessent de les absorber, de les engloutir, c’est la gloutonnerie moqueuse du ciel et de l’océan qui aiment la conscience suprasensible et les espaces bénis.

La médiumnité aimait la précision de leur perception. Percevoir c’est aimer, ajouta-telle.

Sur le parvis de l’église il n’y a plus de mendiants. Il n’y a plus de pauvres. Sur le parvis de l’église il n’y a plus d’espaces ensablés, ni d’arbres, ni de pèlerins. Sur le parvis une noria tourne dans le vide sous des haut-parleurs qui s’égosillent pour dire en boucle ce que personne ne souhaite ouïr. Des nacelles festives tournent à vide avec un envol léger qui fatigue. Les bras articulés de la machine ont remplacé les métiers. Faut-il le regretter ? L’élan de vie est ailleurs. Cet objet mécanique pour divertir les promeneurs est incongru. Les machines qui avaient promis de libérer les hommes, interagissent maintenant entre elles pour faire société. L’homme est ailleurs. Il n’a plus que l’au-delà.

Elles traversèrent le parvis, entrèrent dans la basilique pour y allumer une neuvaine et rendre grâce à la vie. Elles faisaient cela depuis toujours. Enfants, leurs cœurs battaient lorsqu’elles s’échappaient pour allumer des bougies et regarder les femmes pieuses. Une pratique de la foi sereine faisait de ces prieuses rayonnantes des échantillons d’amour inconditionnel. Et l’amour de l’invisible ce n’était que cela. L’éclat inépuisable du cœur. C’est ainsi qu’elles étaient devenues immuablement amoureuses des espaces sacrés sans que personne ne leur en ai jamais soufflé mot.

Elles cherchaient ce qu’on leur avait supprimé pendant l’enfance et s’étonnaient que certains députés aient voulu éteindre les étoiles dans le ciel avec l’ordre de ne plus les rallumer. Cette quête lumineuse, nul ne peut l’effacer. C’est la vie de l’âme. Elles avaient découvert cette vie de l’âme ni dans les bougies ni dans les fonds baptismaux dont on les avait écartées mais en regardant des vieux films soviétiques dans la pénombre du cinéma Cosmos ; une vieille salle  propice au recueillement qui avait disparu quelques jours après la destruction du mur de Berlin. Une disparition silencieuse. Le public clairsemé du Cosmos cessa de fréquenter cet espace singulier dans le 6e arrondissement. Leur génération,née sans églises cherchait des itinéraires qui transfigurent le corps et l’âme. Sous quelle forme ? Elles trouvaient leurs exempla en dehors des lieux sacrés. Une voix, un témoignage radiophonique remplaçait la vibration des cloches. Elles écoutaient les témoignages de ceux qui ont vécu et pris le temps de retranscrire un événement comme les anciens écoutaient les vêpres. Elles entraient dans les espaces sacrés pour trouver ce qu’elles ne trouvaient plus dehors. Elles les aimaient tous.

Elles s’arrêtèrent un instant. Les sons résonnaient dans la panse de cloches ballotées par un vent que des sylphes turbulents faisaient siffler pour rire. Elles écoutèrent les flots glisser et claquer sous le fauteuil à bascule de la plus âgée des grand-mères qui se balançait en écoutant les mouettes.

Face à la basilique, sur le parvis, elles pensèrent aux pèlerins d’antan qui les pieds dans des sacs, accomplissaient des trajets de pénitence de la pointe du Médoc jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Il fallait de l’aplomb pour décider de mener à terme des pèlerinages dans ces bardas qui bridaient le périple. La foi ce n’était que cela. Une quête audacieuse qui se construit en bouleversant l’ordre du monde. Dans les manuels d’histoire il ne reste aucune trace de ces gestes pieux qui transforment le regard.

Un ancien leur parla de la ville romaine construite sur l’îlot de Cordouan et de ses forêts ensevelies sous des montagnes de sable englouties par les flots. Les peuples ont oublié ce que pouvait être le monde à l’époque où la terre n’était qu’un seul continent primordial sans frontières, une immense masse nommé Pangée dont le souffle ne cesse de rassembler et d’éloigner les continents.

En classant la basilique Notre-Dame-de-la-fin-des-Terres, l’Unesco a exigé un parvis qui donne de la visibilité au monument mais n’a rien exigé pour sauver la localité des flots. Les grands pins ont été coupés. Le progrès n’assiste ni la nature, ni les vivants. Il encourage le spectacle.

Ici, sur le parvis lustré, cimenté, sans sable ni arbres, la sensorialité a été volontairement asséchée. Les laudes sonnent mais Dieu dort et personne ne souhaite le réveiller. Ceux qui prient écoutent d’autres voix, celles qui composent la démocratie extraterrestre.

Géographie de la Basilique
Une ville comme épave, ça vous place pas mal dans le registre des insolites. Mais en même temps, ce n’est pas très étonnant. Le Médoc des origines n’a rien d’une langue de terre, c’est un archipel de petites îles entre sable et vase, piqué de semblants de gués souvent submergés. Le Médocain étant têtu comme un Breton, il a toujours reconstruit sur ces fondations rien moins que mouvantes. Avec en figure de proue une chapelle dédiée à Sainte-Véronique, témérairement posée sur les sables du rivage. On dit que la sainte femme, qui a essuyé le visage du Christ sur le chemin de croix et épousé Amadour, le saint du Roc, est venue avec de l’argile et du gazon. En vrai, elle a oublié le gazon, c’est Brémontier qui l’a enraciné, mais au XIXe.
https://www.sudouest.fr/2013/07/22/sous-les-sables-il-y-a-un-prieure-et-une-eglise-1120932-4626.php